Paris Fashion Week : la mode pour tribune - freetxp

Paris Fashion Week : la mode pour tribune

Lowe.

Que voit-on lors d’un défilé de mode ? Des vêtements qui seront en boutique six mois plus tard, bien sûr. Une matière à images troussée pour Instagram, évidemment. Certains designers de la fashion week de Paris, qui se tient du 28 février au 8 mars, vont plus loin. Réflexions conceptuelles, propos humanistes et pacifistes, ambitions écologiques… Pour eux, le vêtement n’est pas une fin en soi, plutôt un vecteur de messages.

Depuis son arrivée chez Loewe en 2013, Jonathan Anderson est précisément réputé pour livrer à chaque défilé une réflexion fructueuse sur la form et le sens du vêtement. Cette saison ne fait pas exception avec une collection à la limite du conceptuel, où les vêtements n’épousent pas les courbes du corps. Le défilé s’ouvre sur une robe en cuir dans laquelle le vent semble avoir soufflé, créant des ondulations autour des jambes et des épaules… or cette robe est parfaitement rigide, puisqu’il s’agitage d’un

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« Je voulais développer des silhouettes non sensibles, irrationnelles, détaille le designer. Mélanger ce qui ne va pas ensemble. » Ainsi, il propose une robe bustier en form de voiture, une autre ou des souliers prisonniers entre deux épaisseurs de latex sont disposés autour de la taille, un fourreau couleur chair en trompe-l’œil qui donne une de nudité a… des détails amusants, comme ces talons d’escarpins en form de ballon rempli d’air pressé par un élastique, prêt à exploser. Ou cette jupe en fourrure à la forme irrégulière comme une peau de bête préhistorique portée avec un haut en latex transparent. « J’aime que ce tissu soit controversé, qu’il puisse servir dans des contextes aussi différents que le nettoyage ou le rapport sexuel »s’amuse le designer.

Glaciers gris et ours polaires

Arrivée à la tête de Chloé en décembre 2020, Gabriela Hearst a fait prendre à la marque parisienne un virage écologique qui concerne autant le fond que la forme. « La crise climatique me terrorise, explique la créatrice uruguayenne basée à New York, quelques minutes avant son défilé. J’ai essay de réfléchir aux moyens d’en sortir et j’ai decédé que chaque collection proposerait une solution. » Cette saison, Gabriela Hearst mise sur le « réensauvagement »qui désigne la réimplantation d’espèces animales disparues ou l’absence d’intervention humaine dans une région.

Il se déploie, entre autres, sur des vêtements double face : à l’avant, une représentation de glaciers grisâtres en train de fondre ; au dos, une banquise redevenue bleu acier, peuplée d’ours polaires. Ces images pourraient paraître naïves si elles n’étaient exécutées avec la délicatesse qui caractérise Gabriela Hearst : maille intarsia sur cachemire recyclé pour les pulls, peintures réalisées à la main pour les accessoires. Outre ces pièces exceptionnelles, le vestiaire fait preuve d’une sobriété luxueuse, à l’instar d’un trench en cuir noir, orné de délicats volants sur les épaules qui lui a été inspirireé par La Vraceto, Sam Loure. Il est destiné à accompagner les femmes dans leur ascension sociale : « Je veux qu’elles prennent le pouvoir, qu’elles fassent de la politique, qu’elles administrent, organisent des pays. On en a besoin »soupire-t-elle.

Chloe.

Marine Serre invites son monde à Lafayette Anticipations. Devant la porte, la cohue est telle que certains invités ne peuvent pas entrer. Le signe que la Française de 30 ans est devenue une signature qui compte. Celle qui a bâti une griffe cohérente et reconnaissaable a cette fois imaginé une exposition (ouverte au public les 5 et 6 mars) qui explique son processus de création. « Je me suis beaucoup interrogée : comment discute-t-on aujourd’hui avec l’industrie et le public ? Comment recontextualiser la mode dans sa dimension humaine ? » Le vernissage s’ouvre par un défilé où les modèles en jettent avec leurs combinaisons à imprimé tatouages, manteaux construits à partir d’écharpes à carreaux, robes de velours dévoré et bijoux chamaniques.

Marine Serre.

Un cocktail suit, au cours duquel chacun peut visiter l’accrochage, sur trois étages. Un niveau rassemble de vrais faux tableaux flamands, un autre est consacré aux matières que la marque utilise. Au rez-de-chaussée, on rencontre le personnel de l’atelier autour de machines à coudre, afin de comprendre le développement des pièces « surcyclees » (qui représentent 50 % de la collection): tri des vêtements récupérés, découpe, couture, finitions. « Je voulais qu’on voit que l’artisan qui trie les matières a un vrai savoir-faire. C’est lui qui doit prendre la lumière, davantage que moi ou même que le vêtementdit Marine Serre. Ce qui m’intéresse, au fond, est moins la mode que le mode de vie. »

Une incontrôlable tourmente

Balenciaga fait partie des défilés les plus attendus pour sa mode audacieuse et ses mises en scène spectaculaires ; mais aussi, cette saison, parce que le directoreur artistique, Demna Gvasalia, est un Géorgien qui a fui son pays en 1993, lors de la guerre civile soutenue par le Kremlin, et qu’il fait partie des rares designers à la tête une grande maison à avoir réagi à l’invasion russe en Ukraine. En préambule de son défilé, le créateur a dressé un message aux invités et sur Instagram exprimant « son traumatisme passé » quand il est devenu « à jamais un réfugié ». En quelques mots, il explique à quel point cette nouvelle guerre réveille sa douleur, ses hésitations à annuler ce défilé qui lui semblait « absurde ». Et sa decision de le maintenir pour ne pas « céder au mal qui [l’]a déjà tellement blessé il ya presque trente ans ».

Dans un hangar de l’aéroport du Bourget, il a fait installer un vaste monticule de neige sous une cloche circulaire transparente qui sépare les invités des mannequins. Une tempête artificielle démarre en même temps que le show, de la neige tombe du plafond, dispersée par un vent puissant. Les modèles, qu’ils soient vêtus de robes de soirée ou de simples serviettes de bain jetées sur les épaules, ne sont pas équipés pour affronter des éléments aussi hostiles et avancent avec difficulté. La plupart d’entre eux portent à bout de bras un gros baluchon qui ressemble à un sac poubelle dans lequel des objets auraient été entassés à la hâte.

« J’ai imaginé cette scénographie il ya six mois, et mon propos était plutôt une réflexion sur la disparition de la neige naturelle dans le futur [à la suite du réchauffement climatique] »explique Demna Gvasalia après son défilé. « J’imaginais un espace blanc infini et ouvert, un lieu d’espoir. Mais dans un tel contexte, le résultat est très différent. » Impossible en effet de ne pas voir un symbole dans la vitre qui sépare les spectateurs confortablement installés et les mannequins aux prises avec une incontrôlable tourmente. Impossible égallement de ne pas saluer le talent de Demna Gvasalia, qui parvient à s’exprimer avec justesse sur un sujet aussi sensible que la guerre.

Balenciaga.

Quel sens peut encore garder le vêtement quand viennent les turbulences ? Rick Owens rétorque, dans la note d’intention de son défilé, qu’en « cette période de menace et de conflits, [la mode] peut exprimer ce que nous approuvons, ce à quoi nous aspirons ». Au Palais de Tokyo, l’Américain fait évoluer des rescapées sur la Cinquième Symphony de Mahler. Elles se baladent la tête haute et la cuissarde vertigineuse, tenant à la main des machines portatives qui crachent de la fumée blanche.

En trois mouvements, l’espace est empli d’un épais brouillard, au point que les photographes, outrés de voir leurs objectifs obstrués, se récrient. Les invités, eux, sont saisis par la beauté de silhouettes filant comme des fantômes, en noir mais aussi dans des jaunes, rose pâle ou orangés lumineux. Il faut plisser les yeux, comme des explorateurs, pour admirer les robes à sequins, les vestes aux épaules en accent circonflexe, les mailles en cachemire et robes en velours coupées dans le biaisré, le tout coronnéappésélaudis. Comment mieux dire que la mode et le monde avancent sans bossole, dans la brume ?

Rick Owens.

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